Lors de la discussion du programme gouvernemental, jeudi 22 octobre à la Chambre des représentants, Nabila Jalal, députée de l’Alliance de la gauche, a dénoncé le manque d’engagements chiffrés de la nouvelle équipe. Emploi, pouvoir d’achat, services publics, fiscalité et lutte contre la corruption : l’élue a décliné cinq critères à l’aune desquels elle entend juger l’action du gouvernement, avant d’annoncer que son groupe voterait contre le programme.
La promesse d’un « changement de cap » ne convainc pas Nabila Jalal. Pour la députée de l’Alliance de la gauche, le programme gouvernemental 2026-2031 ne rompt pas suffisamment avec les pratiques de l’exécutif précédent et reste en deçà des attentes sociales. Jeudi 22 octobre, lors de la discussion du programme à la Chambre des représentants, elle a livré une intervention à charge contre la nouvelle majorité, mettant en cause la crédibilité de ses engagements et l’absence, selon elle, de garanties concrètes pour les mettre en œuvre.
D’emblée, l’élue a rappelé la participation de l’actuelle cheffe du gouvernement aux décisions de la précédente équipe, qu’elle accuse d’avoir favorisé « l’alliance flagrante entre l’argent et le pouvoir« , les conflits d’intérêts et les intérêts des lobbies des hydrocarbures. Elle lui reproche également d’avoir contribué à l’appauvrissement de la classe moyenne et des travailleurs, tandis que le capital rentier bénéficiait, selon elle, d’un traitement privilégié.
Pour étayer ses critiques, Nabila Jalal a évoqué la saisie de bulletins de vote à Tanger et les suspicions de fraude électorale qui s’en sont suivis, ainsi que la révocation d’une ministre quarante-huit heures après sa nomination, estimant que cet épisode révèle des défaillances dans le choix des responsables et soulève des interrogations sur la capacité de l’exécutif à contrôler des marchés publics de plusieurs milliards de dirhams.
Au-delà de ces accusations, la députée a placé le débat sur le terrain de la responsabilité politique. Elle a notamment dénoncé l’absence, dans la déclaration gouvernementale, de mesures qu’elle juge indispensables à une réforme institutionnelle, plaidant notamment pour la reddition des comptes.
Cinq critères pour juger le gouvernement
Le cœur de son intervention repose sur cinq épreuves censées mesurer la capacité du programme à répondre aux préoccupations des Marocains. La première concerne l’emploi. Nabila Jalal a rappelé que les partis de la majorité avaient promis la création d’un million de postes et une réduction du taux de chômage à 7 % à l’horizon 2031. Elle déplore que la déclaration gouvernementale ne précise ni le nombre d’emplois à créer ni un objectif chiffré de baisse du chômage. Elle regrette également l’absence de référence au salaire minimum, jugeant insuffisante la mise en avant de la formation et de l’expérience professionnelle : « La formation n’est pas un emploi, et l’expérience professionnelle ne constitue pas un contrat de travail », a-t-elle lancé.
Le deuxième test porte sur le pouvoir d’achat. L’élue critique le recul, selon elle, de plusieurs promesses électorales. La gratuité automatique et sans conditions de la facture d’électricité aurait ainsi été remplacée par un dispositif d’aide destiné aux ménages considérés comme éligibles. Elle dénonce également le report à une mise en œuvre progressive de l’exonération fiscale des salaires inférieurs à 15.000 dirhams et de la promesse d’une pension de retraite d’au moins 3.000 dirhams.
La question du salaire minimum décent, annoncé par un parti allié pour 2027, aurait, elle aussi, été repoussée à la fin du mandat. Sur les hydrocarbures, Nabila Jalal regrette l’absence d’engagement concernant le plafonnement des prix et la remise en service de la raffinerie Samir. Elle estime que les intérêts des détenteurs de monopoles demeurent insuffisamment encadrés.
Troisième priorité : la santé et l’éducation. La députée dénonce la dégradation des services publics, le déficit de ressources humaines et le poids du secteur privé, auquel elle attribue 91 % des dépenses de l’assurance-maladie. Elle s’interroge sur les garanties apportées par le programme en matière de gratuité des soins, d’accès à l’enseignement et à l’université, d’augmentation des bourses étudiantes et de financement de la recherche scientifique.
Le quatrième critère concerne la justice fiscale. Nabila Jalal met en doute le financement des ambitions économiques affichées par la majorité. Elle relève que son parti mise sur la mobilisation de 300 milliards de dirhams, sur une enveloppe globale de 350 milliards, grâce aux effets additionnels de la croissance. Elle confronte ces projections aux objectifs annoncés par le gouvernement : une croissance de 5 %, un déficit budgétaire inférieur à 3 % et un endettement inférieur à 62 %.
La députée reproche surtout à la nouvelle équipe d’avoir relégué au second plan les promesses de taxation des revenus de la rente, des grandes fortunes et des bénéfices issus des monopoles. Elle voit dans les références à l’élargissement de l’assiette fiscale et à la restructuration du portefeuille public le risque d’une nouvelle vague de privatisations. À ses yeux, la protection sociale doit plutôt reposer sur une fiscalité progressive sur la fortune, l’imposition des grands exploitants agricoles et la lutte contre la fraude fiscale.
Enfin, le cinquième test porte sur la reddition des comptes. Si le gouvernement affirme que sa responsabilité sera mesurée aux résultats, demande Nabila Jalal, encore faut-il préciser les échéances et les indicateurs permettant de les évaluer. Elle pointe également les contradictions qu’elle perçoit entre la promesse de criminaliser l’enrichissement illicite et la position du ministre de la Justice, issu du parti de la cheffe du gouvernement, qui estime cette mesure contraire à la présomption d’innocence.

Des revendications institutionnelles et sociales
La critique du programme s’accompagne d’une série de revendications politiques. Sur les libertés publiques, Nabila Jalal a annoncé que son groupe présenterait, pour la troisième fois, une proposition d’amnistie générale en faveur des détenus du Hirak du Rif, des jeunes du mouvement « Génération Z » et des détenus politiques, journalistes, blogueurs, syndicalistes et défenseurs des droits humains. Elle réclame également l’arrêt des poursuites qu’elle qualifie d’abusives et la réparation des préjudices subis.
Sur le plan territorial, elle a réaffirmé la revendication de récupération de Sebta et Melilla, des îles et des autres territoires occupés, tout en demandant un programme d’urgence pour les régions frontalières. Elle a plaidé pour que le Parlement et les forces politiques soient associés au débat sur la mise en œuvre du plan d’autonomie. Elle a également défendu une intégration effective de l’amazigh dans les politiques publiques, ainsiqu’une représentation institutionnelle des Marocains du monde.
La députée a enfin mis en avant les enjeux de souveraineté hydrique et énergétique, dénonçant l’épuisement des nappes phréatiques par les cultures d’exportation subventionnées et réclamant la remise en service de la raffinerie Samir. Son programme, intitulé « La dignité d’abord », prévoit aussi une réforme de la loi sur la profession d’avocat, une meilleure prise en compte des droits des personnes en situation de handicap, une réforme équitable des retraites et une égalité effective entre les femmes et les hommes dans les postes de décision.
Au terme de son intervention, Nabila Jalal a estimé que la déclaration gouvernementale ne répondait à aucune des cinq épreuves qu’elle avait définies. En conséquence, elle a annoncé que son groupe parlementaire voterait contre le programme gouvernemental, tout en promettant d’exercer pleinement ses prérogatives de contrôle et de défendre les propositions de l’Alliance de la gauche. « La dignité des Marocains est une priorité », a-t-elle conclu.
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Source : Hespress
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