Avec 88 % de la population couverte par l’Assurance maladie obligatoire (AMO), contre 42 % auparavant, le Maroc a franchi un cap décisif. Réunis ce mercredi 14 octobre à Marrakech à l’invitation du Conseil de la concurrence, régulateurs, institutions et acteurs économiques ont défini la suite : transformer ce droit en soins accessibles, de qualité et durables, grâce à l’investissement, à une concurrence saine et à l’innovation.
Étendre la couverture médicale n’était que la première moitié du chantier. L’autre, plus ingrate, consiste à convertir ce droit nouveau en soins réellement accessibles, de bonne qualité et finançables dans la durée. C’est sur ce terrain que s’est ouverte, ce mercredi 14 octobre au Palais des Congrès de Marrakech, la conférence internationale que le Conseil de la concurrence consacre à la politique de santé, sous l’angle de la concurrence, de la régulation et de la gouvernance.
Le passage à une couverture quasi universelle redistribue en effet les rôles. Prestataires de soins, établissements hospitaliers, industriels du médicament, distributeurs et organismes de remboursement évoluent désormais dans un système où la dépense médicale repose davantage sur la solidarité collective. Le secteur privé y gagne une place centrale, avec ses promesses d’investissement et ses risques de concentration. L’édifice, lui, s’expose à un coût difficile à tenir et à une répartition inégale entre grandes villes et territoires reculés. Quatre voix ont ouvert la séance, chacune éclairant une facette de ce défi.
Investir sans verrouiller le marché
Le président du Conseil de la concurrence, Ahmed Rahhou, a plaidé pour un secteur de la santé plus attractif, capable de drainer les investissements et de créer de la valeur ajoutée. Il y voit la condition d’une concurrence saine, respectueuse de la loi et de l’éthique, soucieuse de la qualité des prestations comme de la soutenabilité de leur coût. Le secteur privé, qui occupe une place importante dans l’écosystème, est à ses yeux un maillon essentiel pour concrétiser le chantier royal de généralisation de la protection sociale.
L’appel à investir s’accompagne d’une mise en garde. Ahmed Rahhou ne conteste pas les vertus des regroupements d’opérateurs, qui permettent de mutualiser les équipements, d’étoffer les plateaux techniques et de mieux organiser la permanence des soins. Il refuse toutefois que ces opérations dressent des barrières devant de nouveaux venus, installent des rentes de situation ou faussent l’équilibre entre l’offre et la demande.

Sa conception de la régulation fait de la transparence des règles et de leur application équitable à tous un principe cardinal, sans écarter la coopération et l’échange d’informations entre opérateurs lorsqu’ils servent la continuité des soins. Le Conseil, a-t-il rappelé, a déjà consacré plusieurs travaux au secteur, notamment sur le circuit de distribution des médicaments et sur la fixation de leurs prix.
Autre front, celui des ressources humaines et des territoires. Le président du Conseil de la concurrence a relevé une répartition déséquilibrée des professionnels de santé entre secteurs public et privé, mais aussi entre des centres urbains, où la demande est forte et le pouvoir d’achat plus élevé, et des zones éloignées qui en manquent. Il appelle à assouplir les frontières entre les deux secteurs pour mieux mobiliser compétences et équipements, et à régionaliser la formation médicale afin de retenir les praticiens hors des régions les plus attractives. À défaut, a-t-il averti, les écarts géographiques et sociaux risquent de se muer en obstacles à l’accès aux soins.
La technologie lui paraît le levier le plus prometteur pour résorber ces écarts. Télémédecine, intelligence artificielle appliquée au diagnostic et robotique pourraient élargir l’accès aux spécialités sans imposer systématiquement des déplacements aux patients ou aux praticiens. Ahmed Rahhou en a livré la formule : l’avenir de la médecine ne consiste pas forcément à envoyer les médecins vers les gens, mais à « amener la médecine chez les gens ». Ces outils, a-t-il précisé, doivent seconder les soignants et non les remplacer. Tous les acteurs sont appelés à conjuguer leurs efforts, et le Conseil se dit prêt à y prendre sa part, dans l’intérêt du citoyen et dans le cadre des hautes instructions royales.
Mesurer l’accès, non les inscrits
Le président du Conseil économique, social et environnemental, Abdelkader Amara, a, quant à lui, salué une avancée considérable : 88 % de la population bénéficie désormais d’une couverture sanitaire, un chantier auquel le roi Mohammed VI accorde une attention particulière. L’indicateur, a-t-il aussitôt nuancé, ne dit pas tout. La réussite de la réforme ne se mesure pas au nombre d’assurés inscrits, mais à leur capacité d’accéder réellement aux soins, au moment où ils en ont besoin, avec la qualité requise et dans des délais raisonnables. La protection inscrite dans la loi doit devenir une protection effective, adossée à la continuité des droits et à l’équilibre financier du système, y compris pour les bénéficiaires de l’AMO Tadamon.
Cet accès réel suppose, selon Abdelkader Amara, un hôpital public plus attractif pour les professionnels et de meilleures conditions de travail. La cherté des soins dans le privé rend indispensable un secteur public capable de servir des prestations de qualité, en particulier aux populations les plus vulnérables. Quant à la concurrence, il la juge utile à condition de ne pas en faire une fin en soi : la santé n’étant pas un secteur comme les autres, elle doit servir à améliorer les services, à stimuler l’innovation et à orienter l’investissement vers les besoins réels et les zones sous-dotées. Il propose de juger la gouvernance à l’aune d’indicateurs concrets, tels que le délai pour décrocher un rendez-vous ou consulter un spécialiste, et réclame un meilleur encadrement des prix des médicaments.

Tenir la dépense pour pérenniser le droit
De son côté, le directeur général de la Caisse nationale de sécurité sociale, Hassan Boubrik, a rappelé l’ampleur prise par l’assurance maladie obligatoire, qui a couvert près de 25 millions de bénéficiaires en 2025 grâce à l’élargissement de la base et à la simplification de l’accès, notamment par la numérisation. Cette montée en charge pèse désormais sur les équilibres : les prestations servies par la CNSS au titre de l’AMO ont atteint 23 milliards de dirhams en 2025, en hausse de 17 % sur un an. Hassan Boubrik appelle donc à chercher des ressources supplémentaires et à mieux maîtriser les dépenses, sans que le niveau des cotisations ne freine l’adhésion. Un secteur public fort, articulé avec le privé, demeure à ses yeux la condition d’une couverture universelle durable.
La régulation est son second chantier. Hassan Boubrik estime que la santé n’est pas un marché ordinaire et préconise le recours accru aux génériques et aux biosimilaires, la maîtrise des prix des médicaments, l’actualisation des tarifs de référence et des listes de médicaments remboursables, ainsi que la prévention et la coordination des parcours de soins. Il plaide pour un durcissement des contrôles contre la surfacturation, les actes injustifiés et la fraude, et pour que la Haute Autorité de santé reçoive les moyens de sa mission. Il demande aussi plus de transparence et de célérité dans l’évaluation des médicaments innovants, afin que tous les patients y accèdent sans discrimination. Des règles, fait-il valoir, ne valent que si des mécanismes d’application, des compétences et des moyens humains et techniques leur donnent vie.

Bâtir l’offre au rythme de la demande
Le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc, Mehdi Tazi, a, pour sa part, déplacé le débat vers l’autre versant de la réforme : l’offre. Les bénéficiaires de l’AMO sont passés de 42 % à 88 % de la population, soit plus de 32 millions de Marocains, et la demande de soins s’en trouve démultipliée. « Il faut maintenant que l’offre de santé grandisse au même rythme que la demande », a résumé Mehdi Tazi. Le secteur privé est appelé à y prendre toute sa part.
Il compte aujourd’hui 475 cliniques totalisant plus de 20 000 lits, 280 centres d’hémodialyse, 850 laboratoires d’analyses et plus de 15 000 cabinets médicaux, mais les besoins demeurent immenses dans les territoires sous-équipés. La CGEM veut qu’un citoyen de Guelmim, de Béni Mellal ou de Casablanca accède à des soins de même qualité, ce qui suppose de lever les freins que citent les opérateurs : pénurie de ressources humaines qualifiées, rareté du foncier, lourdeur des procédures et délais d’autorisation. La concurrence qu’il appelle de ses vœux ne doit pas se limiter à une bataille sur les prix, mais se jouer sur la qualité, l’investissement et l’expérience du patient. Elle doit également favoriser l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché, plutôt que de se cantonner à la surveillance des acteurs déjà installés.
Reste la question des tarifs. La tarification nationale de référence, qui fonde les remboursements de l’AMO, date encore de 2006 pour nombre d’actes : une consultation de médecine générale demeure calculée sur 80 dirhams, celle d’un spécialiste sur 150. Vingt ans plus tard, l’écart avec le coût réel des soins retombe souvent sur les patients, d’où l’urgence de la révision en cours, jugée indispensable par les professionnels.
L’équation financière se tend d’autant plus qu’entre 2022 et 2024, les dépenses de l’AMO ont progressé de 83 % quand les ressources n’augmentaient que de 36 %. Pour Mehdi Tazi, la sortie passe aussi par l’innovation : télémédecine, intelligence artificielle et partage sécurisé des données médicales pourraient réduire les inégalités territoriales, affiner les diagnostics et fluidifier les parcours de soins, à condition d’un cadre clair qui protège les patients et garantisse un usage responsable des données.
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Source : Hespress
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