La visite du Roi Felipe VI et de la Reine Letizia à Sebta, mardi 13 octobre, intervient plus de deux mois après l’arrivée massive de migrants à la frontière et alors que la ville n’a pas totalement tourné la page de cette crise. Officiellement consacrée aux institutions et aux habitants, cette visite prend une dimension particulière dans un contexte où la migration, la sécurité frontalière, la relation avec Rabat et la question de la souveraineté se retrouvent étroitement liées. Le calendrier n’est pas neutre : la crise de juillet a donné à ce déplacement une portée politique plus large.
Le couple royal espagnol n’était jamais venu dans l’enclave depuis l’accession au trône de Felipe VI en 2014. La dernière visite d’un souverain espagnol dans les présides occupés de Sebta et Melilla remontait à 2007.
Le déplacement intervient aujourd’hui dans un contexte très différent. Madrid et Rabat ont développé ces dernières années une coopération étroite en matière de migration, de sécurité et de lutte contre les réseaux de passeurs. Mais les événements de juillet ont brutalement remis la frontière de Sebta au centre des préoccupations espagnoles et européennes.
La crise avait entraîné l’arrivée de dizaines de milliers de personnes dans la ville, provoquant une pression considérable sur les dispositifs d’accueil et de protection. Plusieurs semaines plus tard, la situation demeure un sujet politique majeur pour les autorités locales et pour Madrid.
C’est donc dans cette ville encore marquée par cette séquence que Felipe VI est arrivé.
Une visite prévue, mais un contexte profondément changé
Un point mérite toutefois d’être souligné : la crise migratoire ne serait pas à l’origine de la décision d’effectuer cette visite. Selon plusieurs analystes politiques, le déplacement était envisagé avant les événements de juillet. Ce qui a changé, c’est donc moins la décision que la signification du déplacement.
Une visite royale dans un contexte ordinaire aurait principalement relevé du protocole institutionnel. Après une crise migratoire d’une telle ampleur, elle devient nécessairement un message adressé à plusieurs publics en même temps : aux habitants de Sebta, à l’opinion espagnole, à Bruxelles et au Maroc.
Felipe VI a d’ailleurs associé deux messages dans son discours : une affirmation claire de la position espagnole sur Sebta et, parallèlement, la volonté de maintenir de bonnes relations de voisinage avec Rabat, fondées sur la confiance et la bonne foi.
Pourquoi Rabat reste incontournable
La crise de juillet a également rappelé une réalité très concrète : la gestion de la frontière de Sebta ne peut être pensée indépendamment du Maroc.
La question migratoire, les retours, la lutte contre les réseaux de passage clandestin et la surveillance de la frontière reposent sur une coopération étroite entre les différents acteurs.
C’est aussi pour cette raison que la crise a rapidement dépassé le cadre strictement hispano-marocain. Sebta constitue une +frontière+ de l’Union européenne et Bruxelles s’est impliquée dans la réponse aux événements, notamment à travers le renforcement du soutien financier et opérationnel à l’Espagne.
Cette dimension européenne donne aujourd’hui une portée supplémentaire à toute décision politique concernant Sebta.
La visite de Felipe VI intervient surtout quelques jours après une prise de position royale marocaine qui avait fixé les limites de la coopération avec Madrid. Dans son discours du 9 octobre devant le Parlement, le Roi Mohammed VI a relevé que le modèle actuel de coopération migratoire avait « atteint ses limites », y compris dans la relation avec l’Espagne.
Le Souverain a notamment pointé « certaines dispositions légales dépassées et des décisions judiciaires éloignées de la réalité », qu’il estime responsables d’entraves au rapatriement des mineurs et de certaines personnes se prévalant du statut de réfugié. Il a également dénoncé l’instrumentalisation politique et médiatique de la crise migratoire de Sebta.
Surtout, le Roi Mohammed VI a posé une limite claire à la relation avec les partenaires européens, en affirmant que « le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage ».
Le Souverain a, dans le même discours, annoncé que le Maroc présenterait à ses partenaires une « vision stratégique, claire et pratique » destinée à promouvoir le co-développement, la compétitivité économique et la stabilité régionale.
La crise de juillet n’a donc pas créé cette visite. Elle en a changé le contexte et, avec lui, la portée.
Le déplacement intervient à un moment où Madrid cherche à montrer que Sebta reste pleinement intégrée à son récit national, tout en ayant besoin de maintenir avec Rabat les canaux de coopération qui permettent de gérer quotidiennement une frontière devenue très sensible.
C’est probablement le principal paradoxe de cette visite : plus Sebta est présentée comme une +frontière espagnole et européenne+ à protéger, plus la coopération avec le voisin marocain devient indispensable à sa stabilité.
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Source : Hespress
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