En défendant le droit à l’autodétermination devant la Quatrième Commission de l’ONU, le représentant algérien Amar Bendjama place une nouvelle fois le dossier du Sahara sous l’angle de la décolonisation. Mais cette lecture soulève plusieurs questions : la portée des dernières résolutions onusiennes, le rôle d’Alger dans le processus politique et les responsabilités liées à la situation des populations des camps de Tindouf. Autant de dimensions qui méritent d’être examinées à la lumière des textes internationaux et des faits documentés.
La prise de parole d’Amar Bendjama devant la 4è Commission de l’Assemblée générale des Nations unies s’inscrit dans la ligne diplomatique défendue depuis des années par Alger sur le Sahara. L’argumentaire algérien privilégie le principe de l’autodétermination et présente le dossier sous l’angle de la décolonisation. Mais pour apprécier la portée de ce discours, il faut également examiner le cadre politique défini par le Conseil de sécurité et le rôle que joue l’Algérie dans ce différend.
La question ne se limite pas à la confrontation de deux lectures politiques. Elle porte aussi sur la cohérence entre les positions défendues à New York, les responsabilités des acteurs impliqués et les conditions dans lesquelles vivent les populations des camps de Tindouf.
La résolution 2797, un cadre que le discours algérien ne peut ignorer
Adoptée le 31 octobre 2025, la résolution 2797 du Conseil de sécurité constitue un élément central du cadre onusien actuel. Elle soutient les efforts du secrétaire général et de son envoyé personnel pour faciliter les consultations entre le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie.
Le texte appelle les parties à participer aux négociations sans conditions préalables, en prenant comme base de discussion la proposition marocaine d’autonomie. Il évoque également une solution politique définitive, mutuellement acceptable, permettant l’autodétermination des populations du Sahara occidental, et considère qu’une véritable autonomie pourrait représenter l’issue la plus réalisable.
Cette formulation mérite d’être lue avec précision. La résolution ne proclame pas que le statut final du territoire est déjà réglé et ne supprime pas la référence à l’autodétermination. Elle donne toutefois une place explicite à l’initiative marocaine d’autonomie dans le cadre des négociations.
Dès lors, présenter le dossier uniquement sous l’angle d’une décolonisation à laquelle une seule issue serait attachée ne rend pas compte de l’ensemble du cadre politique défini par le Conseil de sécurité. La résolution invite les acteurs concernés à rechercher une solution négociée, sans préjuger de son résultat final.
Le rôle de l’Algérie au cœur du processus politique
L’une des questions soulevées par le discours algérien concerne la place d’Alger dans le différend. L’Algérie soutient le Polisario sur les plans diplomatique et politique, tandis que le Conseil de sécurité l’inclut, aux côtés du Maroc, du Polisario et de la Mauritanie, dans les consultations destinées à faire avancer le processus politique.
Cette place ne signifie pas que les responsabilités juridiques de chaque acteur sont identiques. Elle rend néanmoins difficilement dissociables le discours diplomatique algérien et le rôle concret joué par Alger dans la recherche d’une issue au conflit.
L’enjeu consiste donc à examiner la cohérence entre la position revendiquée par l’Algérie, son soutien au Polisario et sa participation au processus onusien. Si Alger défend une solution fondée sur le droit international, sa propre contribution aux efforts de règlement doit elle aussi être appréciée à l’aune des appels du Conseil de sécurité à des négociations de bonne foi.
Il ne s’agit pas de substituer une accusation à une autre, mais de rappeler que la recherche d’une solution politique implique l’ensemble des acteurs concernés et ne peut reposer uniquement sur les arguments avancés contre l’une des parties.
Tindouf : les responsabilités liées aux droits humains
La situation dans les camps de Tindouf constitue un autre volet de cette question. Dans un rapport publié en octobre 2014, Human Rights Watch avait relevé que le Polisario administrait de facto les camps avec l’assentiment des autorités algériennes. L’organisation rappelait également que l’Algérie conservait ses obligations internationales en matière de droits humains à l’égard des personnes présentes sur son territoire, même lorsque certaines fonctions administratives étaient exercées par d’autres acteurs.
Ce constat invite à distinguer l’administration quotidienne des camps des obligations qui incombent à l’État hôte. Le transfert de responsabilités de fait ne suffit pas, à lui seul, à écarter les engagements internationaux de l’Algérie.
Le rapport de Human Rights Watch doit cependant être présenté dans son ensemble. L’organisation n’avait pas conclu à l’existence d’un schéma généralisé de graves violations politiques dans les camps au moment de son enquête. Elle avait notamment relevé des préoccupations relatives à certaines restrictions et rapporté des témoignages concernant des abus, dont certains renvoyaient à des faits anciens.
Ces nuances sont essentielles. Elles permettent de poser la question des garanties accordées aux populations des camps sans transformer des témoignages ou des accusations en faits judiciairement établis, ni présenter des constats datant de 2014 comme une description exhaustive de la situation actuelle.
Dans ce contexte, les exigences de protection des droits fondamentaux doivent s’appliquer à tous les acteurs qui exercent une autorité ou disposent de responsabilités effectives sur les populations concernées.
L’aide humanitaire : la nécessité de garanties de transparence
La question de l’aide humanitaire destinée aux populations des camps de Tindouf appelle la même exigence de rigueur. L’assistance internationale répond à des besoins humanitaires qui ne peuvent être ignorés. Elle doit toutefois s’accompagner de mécanismes permettant de vérifier que les ressources arrivent aux bénéficiaires auxquels elles sont destinées.
La transparence, le suivi des distributions et la fiabilité des données relatives aux populations concernées constituent des enjeux importants pour les organismes humanitaires et les bailleurs de fonds.
Human Rights Watch relevait déjà en 2014 que le HCR n’avait pas procédé à un enregistrement individuel de l’ensemble des Sahraouis vivant dans les camps, ceux-ci étant reconnus collectivement selon le principe prima facie. Cette donnée historique ne permet pas, à elle seule, de conclure à une situation identique aujourd’hui, mais elle souligne l’importance de disposer d’informations fiables sur les populations et leurs besoins.
Des accusations de détournement de l’aide ont également été formulées au fil des années. Elles doivent être examinées à partir de rapports précis, datés et attribués à leurs auteurs. En l’absence de références documentaires suffisamment établies, il serait inexact de présenter ces accusations comme des faits définitivement démontrés.
L’enjeu est donc de garantir que l’aide humanitaire conserve sa finalité première : répondre aux besoins des populations. La transparence doit servir cet objectif, sans remettre en cause par principe la nécessité de l’assistance.
L’autodétermination ne dispense aucun acteur de rendre des comptes
Le débat porté devant les Nations unies ne peut se réduire à une opposition entre deux discours diplomatiques. Le principe d’autodétermination, invoqué par l’Algérie, s’inscrit dans un cadre international qui comprend également les résolutions du Conseil de sécurité, la recherche d’une solution politique négociée et les obligations relatives aux droits humains.
La résolution 2797 ne clôt pas le dossier du Sahara. Elle définit un cadre de négociation dans lequel l’initiative marocaine d’autonomie occupe une place explicite, tout en maintenant l’objectif d’une solution politique mutuellement acceptable permettant l’autodétermination.
Dans le même temps, les questions relatives à Tindouf rappellent que les responsabilités ne concernent pas uniquement les négociations sur le statut du territoire. Elles touchent aussi à la protection des populations, à la transparence de l’assistance humanitaire et au respect des obligations internationales.
C’est sur ces différents terrains que le discours d’Amar Bendjama doit être examiné. Une lecture complète du dossier suppose de confronter les arguments avancés aux textes en vigueur, mais aussi d’appliquer les mêmes exigences de transparence et de responsabilité à tous les acteurs concernés.
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Source : Hespress
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